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Discussion: Extrait des Miserables, ou comment fabriquer des ''miserables''

  1. #1

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    Par défaut Extrait des Miserables, ou comment fabriquer des ''miserables''

    Le dedans du désespoirEssayons de le dire.Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c’estelle qui les fait.C’était, nous l’avons dit, un ignorant ; mais ce n’était pasun imbécile. La lumière naturelle était allumée en lui. Lemalheur, qui a aussi sa clarté, augmenta le peu de jour qu’il yavait dans cet esprit. Sous le bâton, sous la chaîne, au cachot, àla fatigue, sous l’ardent soleil du bagne, sur le lit de planches desforçats, il se replia en sa conscience et réfléchit.Il se constitua tribunal.Il commença par se juger lui-même.Il reconnut qu’il n’était pas un innocent injustement puni.Il s’avoua qu’il avait commis une action extrême et blâmable ;qu’on ne lui eût peut-être pas refusé ce pain s’il l’avaitdemandé ; que dans tous les cas il eût mieux valu l’attendre, soitde la pitié, soit du travail ; que ce n’est pas tout à fait une raisonsans réplique de dire : peut-on attendre quand on a faim ? qued’abord il est très rare qu’on meure littéralement de faim ;ensuite que, malheureusement ou heureusement, l’homme estainsi fait qu’il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralementet physiquement, sans mourir ; qu’il fallait donc de la patience ;que cela eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants ;que c’était un acte de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au collet la société tout entière et de sefigurer qu’on sort de la misère par le vol ; que c’était, dans tousles cas, une mauvaise porte pour sortir de la misère que cellepar où l’on entre dans l’infamie ; enfin qu’il avait eu tort.Puis il se demanda :S’il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire ? Sid’abord ce n’était pas une chose grave qu’il eût, lui travailleur,manqué de travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, lafaute commise et avouée, le châtiment n’avait pas été féroce etoutré. S’il n’y avait pas plus d’abus de la part de la loi dans lapeine qu’il n’y avait eu d’abus de la part du coupable dans lafaute. S’il n’y avait pas excès de poids dans un des plateaux de labalance, celui où est l’expiation. Si la surcharge de la peinen’était point l’effacement du délit, et n’arrivait pas à ce résultat :de retourner la situation, de remplacer la faute du délinquantpar la faute de la répression, de faire du coupable la victime etdu débiteur le créancier, et de mettre définitivement le droit ducôté de celui-là même qui l’avait violé. Si cette peine,compliquée des aggravations successives pour les tentativesd’évasion, ne finissait pas par être une sorte d’attentat du plusfort sur le plus faible, un crime de la société sur l’individu, uncrime qui recommençait tous les jours, un crime qui durait dixneuf ans.Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droitde faire également subir à ses membres, dans un cas sonimprévoyance déraisonnable, et dans l’autre cas sa prévoyanceimpitoyable, et de saisir à jamais un pauvre homme entre undéfaut et un excès, défaut de travail, excès de châtiment. S’iln’était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément sesmembres les plus mal dotés dans la répartition de biens que faitle hasard, et par conséquent les plus dignes de ménagements.Ces questions faites et résolues, il jugea la société et lacondamna.Il la condamna sans haine.Il la fit responsable du sort qu’il subissait, et se dit qu’iln’hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Ilse déclara à lui-même qu’il n’y avait pas équilibre entre ledommage qu’il avait causé et le dommage qu’on lui causait ; ilconclut enfin que son châtiment n’était pas, à la vérité, uneinjustice, mais qu’à coup sûr c’était une iniquité.La colère peut être folle et absurde ; on peut être irrité àtort ; on n’est indigné que lorsqu’on a raison au fond parquelque côté. Jean Valjean se sentait indigné.Et puis, la société humaine ne lui avait fait que du mal.Jamais il n’avait vu d’elle que ce visage courroucé qu’elle appellesa justice et qu’elle montre à ceux qu’elle frappe. Les hommesne l’avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec euxlui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis samère, depuis sa sœur, jamais il n’avait rencontré une paroleamie et un regard bienveillant. De souffrance en souffrance ilarriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre ; etque dans cette guerre il était le vaincu. Il n’avait d’autre armeque sa haine. Il résolut de l’aiguiser au bagne et de l’emporter ens’en allant.Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue pardes frères ignorantins où l’on enseignait le plus nécessaire àceux de ces malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il futdu nombre des hommes de bonne volonté. Il alla à l’école àquarante ans, et apprit à lire, à écrire, à compter. Il sentit quefortifier son intelligence, c’était fortifier sa haine. Dans certainscas, l’instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal. Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avaitfait son malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.Il la condamna aussi.Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d’esclavage,cette âme monta et tomba en même temps. Il y entra de lalumière d’un côté et des ténèbres de l’autre.Jean Valjean n’était pas, on l’a vu, d’une nature mauvaise.Il était encore bon lorsqu’il arriva au bagne. Il y condamna lasociété et sentit qu’il devenait méchant, il y condamna laprovidence et sentit qu’il devenait impie.Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond encomble et tout à fait ? L’homme créé bon par Dieu peut-il êtrefait méchant par l’homme ? L’âme peut-elle être refaite toutd’une pièce par la destinée, et devenir mauvaise, la destinéeétant mauvaise ? Le cœur peut-il devenir difforme et contracterdes laideurs et des infirmités incurables sous la pression d’unmalheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sousune voûte trop basse ? N’y a-t-il pas dans toute âme humaine,n’y avait-il pas dans l’âme de Jean Valjean en particulier, unepremière étincelle, un élément divin, incorruptible dans cemonde, immortel dans l’autre, que le bien peut développer,attiser, allumer, enflammer et faire rayonner splendidement, etque le mal ne peut jamais entièrement éteindre ?Questions graves et obscures, à la dernière desquelles toutphysiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter,s’il eût vu à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour JeanValjean des heures de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barrede quelque cabestan, le bout de sa chaîne enfoncé dans sa pochepour l’empêcher de traîner, ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui regardait l’homme aveccolère, damné de la civilisation qui regardait le ciel avecsévérité.Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, lephysiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable, ileût plaint peut-être ce malade du fait de la loi, mais il n’eût pasmême essayé de traitement ; il eût détourné le regard descavernes qu’il aurait entrevues dans cette âme ; et, commeDante de la porte de l’enfer, il eût effacé de cette existence lemot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur le front de touthomme : Espérance !Cet état de son âme que nous avons tenté d’analyser était-ilaussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avonsessayé de le rendre pour ceux qui nous lisent ? Jean Valjeanvoyait-il distinctement, après leur formation, et avait-il vudistinctement, à mesure qu’ils se formaient, tous les élémentsdont se composait sa misère morale ? Cet homme rude et illettrés’était-il bien nettement rendu compte de la succession d’idéespar laquelle il était, degré à degré, monté et descendu jusqu’auxlugubres aspects qui étaient depuis tant d’années déjà l’horizonintérieur de son esprit ? Avait-il bien conscience de tout ce quis’était passé en lui et de tout ce qui s’y remuait ? C’est ce quenous n’oserions dire ; c’est même ce que nous ne croyons pas. Ily avait trop d’ignorance dans Jean Valjean pour que, mêmeaprès tant de malheur, il n’y restât pas beaucoup de vague. Parmoments il ne savait pas même bien au juste ce qu’il éprouvait.Jean Valjean était dans les ténèbres ; il souffrait dans lesténèbres ; il haïssait dans les ténèbres ; on eût pu dire qu’ilhaïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette ombre,tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement,par intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou dudehors, une secousse de colère, un surcroît de souffrance, unpâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme, et faisaitbrusquement apparaître partout autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d’une lumière affreuse, les hideux précipiceset les sombres perspectives de sa destinée.L’éclair passé, la nuit retombait, et où était-il ? il ne lesavait plus.Le propre des peines de cette nature, dans lesquellesdomine ce qui est impitoyable, c’est-à-dire ce qui estabrutissant, c’est de transformer peu à peu, par une sorte detransfiguration stupide, un homme en une bête fauve.Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d’évasion de JeanValjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cetétrange travail fait par la loi sur l’âme humaine. Jean Valjeaneût renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles,autant de fois que l’occasion s’en fût présentée, sans songer uninstant au résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s’échappaitimpétueusement comme le loup qui trouve la cage ouverte.L’instinct lui disait : sauve-toi ! Le raisonnement lui eût dit :reste ! Mais, devant une tentation si violente, le raisonnementavait disparu ; il n’y avait plus que l’instinct. La bête seuleagissait. Quand il était repris, les nouvelles sévérités qu’on luiinfligeait ne servaient qu’à l’effarer davantage.
    Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats,rêveurs perpétuels d’évasions, finissent par faire de la force etde l’adresse combinées une véritable science. C’est la sciencedes muscles. Toute une statique mystérieuse estquotidiennement pratiquée par les prisonniers, ces éternelsenvieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, ettrouver des points d’appui là où l’on voit à peine une saillie, étaitun jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec latension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talonsemboîtés dans les aspérités de la pierre, il se hissait commemagiquement à un troisième étage. Quelquefois il montait ainsijusqu’au toit du bagne.Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotionextrême pour lui arracher, une ou deux fois l’an, ce lugubre riredu forçat qui est comme un écho du rire du démon. À le voir, ilsemblait occupé à regarder continuellement quelque chose deterrible.Il était absorbé en effet.À travers les perceptions maladives d’une natureincomplète et d’une intelligence accablée, il sentait confusémentqu’une chose monstrueuse était sur lui. Dans cette pénombreobscure et blafarde où il rampait, chaque fois qu’il tournait lecou et qu’il essayait d’élever son regard, il voyait, avec uneterreur mêlée de rage, s’échafauder, s’étager et monter à pertede vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, unesorte d’entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés,d’hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont lamasse l’épouvantait, et qui n’était autre chose que cetteprodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Ildistinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme,tantôt près de lui, tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles,quelque groupe, quelque détail vivement éclairé, ici l’argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre, là-bas l’archevêquemitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, l’empereurcouronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurslointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre etplus noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allaitet venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué etmystérieux que Dieu imprime à la civilisation, marchant sur luiet l’écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté etd’inexorable dans l’indifférence. Âmes tombées au fond del’infortune possible, malheureux hommes perdus au plus bas deces limbes où l’on ne regarde plus, les réprouvés de la loisentent peser de tout son poids sur leur tête cette sociétéhumaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pourqui est dessous.Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quellepouvait être la nature de sa rêverie ?Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, ilpenserait sans doute ce que pensait Jean Valjean.Toutes ces choses, réalités pleines de spectres,fantasmagories pleines de réalités, avaient fini par lui créer unesorte d’état intérieur presque inexprimable.Par moments, au milieu de son travail du bagne, ils’arrêtait. Il se mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre etplus troublée qu’autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui étaitarrivé lui paraissait absurde ; tout ce qui l’entourait luiparaissait impossible. Il se disait : c’est un rêve. Il regardaitl’argousin debout à quelques pas de lui ; l’argousin lui semblaitun fantôme ; tout à coup le fantôme lui donnait un coup debâton.La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presquevrai de dire qu’il n’y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux jours d’été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubesd’avril. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellementson âme.Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé ettraduit en résultats positifs dans tout ce que nous venonsd’indiquer, nous nous bornerons à constater qu’en dix-neuf ans,Jean Valjean, l’inoffensif émondeur de Faverolles, le redoutablegalérien de Toulon, était devenu capable, grâce à la manièredont le bagne l’avait façonné, de deux espèces de mauvaisesactions : premièrement, d’une mauvaise action rapide,irréfléchie, pleine d’étourdissement, toute d’instinct, sorte dereprésaille pour le mal souffert ; deuxièmement, d’une mauvaiseaction grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avecles idées fausses que peut donner un pareil malheur. Sespréméditations passaient par les trois phases successives que lesnatures d’une certaine trempe peuvent seules parcourir,raisonnement, volonté, obstination. Il avait pour mobilesl’indignation habituelle, l’amertume de l’âme, le profondsentiment des iniquités subies, la réaction, même contre lesbons, les innocents et les justes, s’il y en a. Le point de départcomme le point d’arrivée de toutes ses pensées était la haine dela loi humaine ; cette haine qui, si elle n’est arrêtée dans sondéveloppement par quelque incident providentiel, devient, dansun temps donné, la haine de la société, puis la haine du genrehumain, puis la haine de la création, et se traduit par un vagueet incessant et brutal désir de nuire, n’importe à qui, à un êtrevivant quelconque. – Comme on voit, ce n’était pas sans raisonque le passeport qualifiait Jean Valjean d’homme trèsdangereux.D’année en année, cette âme s’était desséchée de plus enplus, lentement, mais fatalement. À cœur sec, œil sec. À sasortie du bagne, il y avait dix-neuf ans qu’il n’avait versé unelarme.​​​​
    Dernière modification par oumma2018 ; 3 semaines avant à 20h52.

  2. #2

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    L’onde et l’ombre
    Un homme à la mer !
    Qu’importe ! le navire ne s’arrête pas. Le vent souffle, ce
    sombre navire-là a une route qu’il est forcé de continuer. Il
    passe.
    L’homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la
    surface, il appelle, il tend les bras, on ne l’entend pas ; le navire,
    frissonnant sous l’ouragan, est tout à sa manœuvre, les matelots
    et les passagers ne voient même plus l’homme submergé ; sa
    misérable tête n’est qu’un point dans l’énormité des vagues.
    Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Quel
    spectre que cette voile qui s’en va ! Il la regarde, il la regarde
    frénétiquement. Elle s’éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il était là
    tout à l’heure, il était de l’équipage, il allait et venait sur le pont
    avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il était
    un vivant. Maintenant, que s’est-il donc passé ? Il a glissé, il est
    tombé, c’est fini.
    Il est dans l’eau monstrueuse. Il n’a plus sous les pieds que
    de la fuite et de l’écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés
    par le vent l’environnent hideusement, les roulis de l’abîme
    l’emportent, tous les haillons de l’eau s’agitent autour de sa tête,
    une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le
    dévorent à demi ; chaque fois qu’il enfonce, il entrevoit des
    précipices pleins de nuit ; d’affreuses végétations inconnues le
    saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu’il
    devient abîme, il fait partie de l’écume, les flots se le jettent de
    l’un à l’autre, il boit l’amertume, l’océan lâche s’acharne à le
    noyer, l’énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette
    eau soit de la haine.
    Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se
    soutenir, il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de
    suite épuisée, il combat l’inépuisable.
    Où donc est le navire ? Là-bas. À peine visible dans les
    pâles ténèbres de l’horizon.
    Les rafales soufflent ; toutes les écumes l’accablent. Il lève
    les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste,
    agonisant, à l’immense démence de la mer. Il est supplicié par
    cette folie. Il entend des bruits étrangers à l’homme qui
    semblent venir d’au delà de la terre et d’on ne sait quel dehors
    effrayant.
    Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu’il y a des
    anges au-dessus des détresses humaines, mais que peuvent-ils
    pour lui ? Cela vole, chante et plane, et lui, il râle.
    Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l’océan et le
    ciel ; l’un est une tombe, l’autre est un linceul.
    La nuit descend, voilà des heures qu’il nage, ses forces sont
    à bout ; ce navire, cette chose lointaine où il y avait des
    hommes, s’est effacé ; il est seul dans le formidable gouffre
    crépusculaire, il enfonce, il se roidit, il se tord, il sent audessous de lui les vagues monstres de l’invisible ; il appelle.
    Il n’y a plus d’hommes. Où est Dieu ?
    Il appelle. Quelqu’un ! quelqu’un ! Il appelle toujours.

    Rien à l’horizon. Rien au ciel.
    Il implore l’étendue, la vague, l’algue, l’écueil ; cela est
    sourd. Il supplie la tempête ; la tempête imperturbable n’obéit
    qu’à l’infini.
    Autour de lui, l’obscurité, la brume, la solitude, le tumulte
    orageux et inconscient, le plissement indéfini des eaux
    farouches. En lui l’horreur et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de
    point d’appui. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre
    dans l’ombre illimitée. Le froid sans fond le paralyse. Ses mains
    se crispent et se ferment et prennent du néant. Vents, nuées,
    tourbillons, souffles, étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré
    s’abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se laisse
    faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule à jamais
    dans les profondeurs lugubres de l’engloutissement.
    Ô marche implacable des sociétés humaines ! Pertes
    d’hommes et d’âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce
    que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! ô mort
    morale !
    La mer, c’est l’inexorable nuit sociale où la pénalité jette
    ses damnés. La mer, c’est l’immense misère.
    L’âme, à vau-l’eau dans ce gouffre, peut devenir un
    cadavre. Qui la ressuscitera ?

  3. #3

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    La delivrance,accepter la soufrance

    Ce fut là son
    dernier effort ; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui
    comme si une puissance invisible l’accablait tout à coup du
    poids de sa mauvaise conscience ; il tomba épuisé sur une
    grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses
    genoux, et il cria : « Je suis un misérable ! »
    Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C’était la
    première fois qu’il pleurait depuis dix-neuf ans.
    Quand Jean Valjean était sorti de chez l’évêque, on l’a vu, il
    était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne
    pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se
    raidissait contre l’action angélique et contre les douces paroles
    du vieillard. « Vous m’avez promis de devenir honnête homme.
    Je vous achète votre âme. Je la retire à l’esprit de perversité et je
    la donne au bon Dieu. » Cela lui revenait sans cesse. Il opposait
    à cette indulgence céleste l’orgueil, qui est en nous comme la
    forteresse du mal. Il sentait indistinctement que le pardon de ce
    prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque
    dont il eût encore été ébranlé ; que son endurcissement serait
    définitif s’il résistait à cette clémence ; que, s’il cédait, il faudrait
    renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes
    avaient rempli son âme pendant tant d’années, et qui lui
    plaisait ; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la
    lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa
    méchanceté à lui et la bonté de cet homme.

    En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un
    homme ivre. Pendant qu’il marchait ainsi, les yeux hagards,
    avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour
    lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces
    bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent
    l’esprit à de certains moments de la vie ? Une voix lui disait-elle
    à l’oreille qu’il venait de traverser l’heure solennelle de sa
    destinée, qu’il n’y avait plus de milieu pour lui, que si désormais
    il n’était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu’il
    fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que
    l’évêque ou retombât plus bas que le galérien, que s’il voulait
    devenir bon il fallait qu’il devînt ange ; que s’il voulait rester
    méchant il fallait qu’il devînt monstre ?
    Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous
    sommes déjà faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque
    ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes, le malheur, nous
    l’avons dit, fait l’éducation de l’intelligence ; cependant il est
    douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que
    nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, il les entrevoyait
    plutôt qu’il ne les voyait, et elles ne réussissaient qu’à le jeter
    dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au sortir
    de cette chose difforme et noire qu’on appelle le bagne, l’évêque
    lui avait fait mal à l’âme comme une clarté trop vive lui eût fait
    mal aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie
    possible qui s’offrait désormais à lui toute pure et toute
    rayonnante le remplissait de frémissements et d’anxiété. Il ne
    savait vraiment plus où il en était. Comme une chouette qui
    verrait brusquement se lever le soleil, le forçat avait été ébloui et
    comme aveuglé par la vertu.

    Singulier jeu avec le mythe de la caverne – que suffit à désigner
    la chouette emblématique. Car Hugo conclut tout au contraire de Platon :
    au lieu de l’éclaircissement progressif des prisonniers philosophiques,
    Jean Valjean ne retrouve la vue qu’au terme des commotions alternées de
    la nuit noire et de l’éblouissement.

    Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c’est qu’il
    n’était déjà plus le même homme, c’est que tout était changé en
    lui, c’est qu’il n’était plus en son pouvoir de faire que l’évêque ne
    lui eût pas parlé et ne l’eût pas touché.
    Dans cette situation d’esprit, il avait rencontré PetitGervais et lui avait volé ses quarante sous. Pourquoi ? Il n’eût
    assurément pu l’expliquer ; était-ce un dernier effet et comme
    un suprême effort des mauvaises pensées qu’il avait apportées
    du bagne, un reste d’impulsion, un résultat de ce qu’on appelle
    en statique la force acquise ? C’était cela, et c’était aussi peutêtre moins encore que cela. Disons-le simplement, ce n’était pas
    lui qui avait volé, ce n’était pas l’homme, c’était la bête qui, par
    habitude et par instinct, avait stupidement posé le pied sur cet
    argent, pendant que l’intelligence se débattait au milieu de tant
    d’obsessions inouïes et nouvelles. Quand l’intelligence se
    réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec
    angoisse et poussa un cri d’épouvante.
    C’est que, phénomène étrange et qui n’était possible que
    dans la situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il
    avait fait une chose dont il n’était déjà plus capable.
    Quoi qu’il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui
    un effet décisif ; elle traversa brusquement ce chaos qu’il avait
    dans l’intelligence et le dissipa, mit d’un côté les épaisseurs
    obscures et de l’autre la lumière, et agit sur son âme, dans l’état
    où elle se trouvait, comme de certains réactifs chimiques
    agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et en
    clarifiant l’autre.
    Tout d’abord, avant même de s’examiner et de réfléchir,
    éperdu, comme quelqu’un qui cherche à se sauver, il tâcha de
    retrouver l’enfant pour lui rendre son argent, puis, quand il
    reconnut que cela était inutile et impossible, il s’arrêta
    désespéré. Au moment où il s’écria : « je suis un misérable ! » il
    venait de s’apercevoir tel qu’il était, et il était déjà à ce point
    séparé de lui-même, qu’il lui semblait qu’il n’était plus qu’un
    fantôme, et qu’il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton à
    la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d’objets volés sur
    le dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de
    projets abominables, le hideux galérien Jean Valjean.
    L’excès du malheur, nous l’avons remarqué, l’avait fait en
    quelque sorte visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit
    véritablement ce Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il
    fut presque au moment de se demander qui était cet homme, et
    il en eut horreur.
    Son cerveau était dans un de ces moments violents et
    pourtant affreusement calmes où la rêverie est si profonde
    qu’elle absorbe la réalité. On ne voit plus les objets qu’on a
    autour de soi, et l’on voit comme en dehors de soi les figures
    qu’on a dans l’esprit.
    Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en
    même temps, à travers cette hallucination, il voyait dans une
    profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu’il prit d’abord
    pour un flambeau. En regardant avec plus d’attention cette
    lumière qui apparaissait à sa conscience, il reconnut qu’elle
    avait la forme humaine, et que ce flambeau était l’évêque.
    Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi
    placés devant elle, l’évêque et Jean Valjean. Il n’avait pas fallu
    moins que le premier pour détremper le second. Par un de ces
    effets singuliers qui sont propres à ces sortes d’extases, à
    mesure que sa rêverie se prolongeait, l’évêque grandissait et
    resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s’amoindrissait et
    s’effaçait. À un certain moment il ne fut plus qu’une ombre.
    Tout à coup il disparut. L’évêque seul était resté.

    Il remplissait toute l’âme de ce misérable d’un
    rayonnement magnifique.
    Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes,
    il pleura à sanglots, avec plus de faiblesse qu’une femme, avec
    plus d’effroi qu’un enfant.
    Pendant qu’il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans
    son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible
    à la fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation,
    son abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa
    mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui
    était arrivé chez l’évêque, la dernière chose qu’il avait faite, ce
    vol de quarante sous à un enfant, crime d’autant plus lâche et
    d’autant plus monstrueux qu’il venait après le pardon de
    l’évêque, tout cela lui revint et lui apparut, clairement, mais
    dans une clarté qu’il n’avait jamais vue jusque-là. Il regarda sa
    vie, et elle lui parut horrible ; son âme, et elle lui parut affreuse.
    Cependant un jour doux était sur cette vie et sur cette âme. Il lui
    semblait qu’il voyait Satan à la lumière du paradis.
    Combien d’heures pleura-t-il ainsi ? que fit-il après avoir
    pleuré ? où alla-t-il ? on ne l’a jamais su. Il paraît seulement
    avéré que, dans cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette
    époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois
    heures du matin, vit en traversant la rue de l’évêché un homme
    dans l’attitude de la prière, à genoux sur le pavé, dans l’ombre,
    devant la porte de monseigneur Bienvenu.

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